Un coup d’œil américain sur notre affreux système

Tout le monde ne connaît pas l’anglais, et de loin. Et ceux qui comprennent cette langue ne lisent pas tous The New York Times, et de loin. En ce jour de Noël, pourtant, ils feraient bien, car ce très grand quotidien américain nous offre un vrai cadeau (c’est ici). Sous le titre Algues vertes, mort des oiseaux, une carte effacée : les sales secrets des subventions agricoles européennes, une équipe de quatre journalistes rend une enquête impeccable.

On ne peut tout traduire ici, et c’est dommage. L’accueil est déjà un programme : on y voit une grande photo de la plage du Bon-Abri, dans la baie de Saint-Brieuc, dépotoir français de l’agriculture industrielle. À perte de vue d’épouvantables amas d’algues vertes. Les élus bretons qui soutiennent ce système inepte se rendent-ils bien compte des dommages qu’ils infligent à une région qu’ils prétendent aimer ?

Premier mouvement ensuite, l’affaire de la carte disparue. Le Times raconte une réunion qui s’est tenue au printemps de 2017, dans le cadre d’un groupe de travail de l’Union européenne. On y discute – ritournelle bien connue – du « verdissement » de la politique agricole. Passe sur l’écran, au-dessus des têtes des participants, une carte. Elle montre par superposition les liens flagrants entre les aides européennes et le niveau de pollution des sols dans le nord de l’Italie. Les lobbyistes ne sont pas contents, car il y a des lobbyistes dans la salle. Ils le disent. Pas question d’avaliser un document qui comporterait cette carte. Les officiels de l’Union, qui savent qui commandent vraiment, murmurent leur désapprobation. La carte est jetée aux oubliettes.

Mais le Times, l’ayant retrouvée, la publie, et même si vous ne comprenez pas l’anglais, vous pigerez de suite. L’Union – cette Europe-là – n’est pas la solution, elle est le problème. Commentaire avisé du journal : « l’Europe dépense presque 40 % de son budget dans ces programmes, et de récentes enquêtes du Times ont montré qu’il soutient des forces antidémocratiques à travers le continent, et qu’il est administré par des officiels qui bénéficient de ces aides ».

Deuxième développement : la mer Baltique. Très petite – les 2/3 de la France -, presque fermée, elle est farcie de pollutions historiques lourdes, et risque bel et bien de devenir une vaste dead zone, une mer morte privée d’oxygène à cause des proliférations d’algues. Le Times fait un état des lieux renversant. L’élevage industriel polonais est largement subventionné par l’Europe, et la production intensive ne cesse d’augmenter. Les phénoménales quantités de lisier filent irrésistiblement vers la Baltique, via deux grands fleuves, l’Oder et la Vistule. Ce lisier porteur de nitrates y provoque comme chez nous des marées vertes et des blooms algaux, c’est-à-dire des explosions d’algues bleues ou vertes. Mais regardez plutôt les photos satellite ! On voit la pollution dans la mer Baltique depuis tout là-haut !

Au moment où la présidente de la Commission européenne – Ursula von der Leyen – annonce un « “green deal” européen pour ralentir le réchauffement de la planète » (lire ici), il faut s’interroger sur le sérieux du propos. Le Times : « Les responsables européens ont dit pendant des années que le “verdissement” des projets de loi agricole aiderait à réduire les émissions, à préserver les prairies et à sauver la faune sauvage; ignorant ceux qui trouvaient ces efforts trop vagues et trop modestes. Des années de recherche scientifique et de documents internes ont montré les échecs de ces réformes. Phil Hogan, qui était jusqu’à récemment le commissaire européen à l’agriculture, a déclaré (…) : “Nous savons maintenant que cela n’a pas fonctionné” ».

On lira pour finir quatre focus qui rendent malade. Aux Pays-Bas, où l’agriculture industrielle tue massivement nos si chers oiseaux. La perdrix a perdu 90% de ses effectifs en trente ans. A Bruxelles, où le changement de politique agricole n’est pas au programme. A Hilion, en Bretagne, où le combat stérile contre les algues vertes s’éternise. Sur les bords de la Baltique enfin, où l’on ne trouve plus ni vers marins, ni palourdes, ni mollusques. Janez Potočnik, ancien commissaire européen à l’Environnement : « Si vous êtes récompensé pour détruire l’environnement, eh bien, vous le détruisez ! ».

On en est là, à l’heure des vrais choix fondamentaux. Non ?

6 réflexions sur « Un coup d’œil américain sur notre affreux système »

  1. Les 2 liens suivants correspondent à des pages internet qui ont été écrites il y a 10 (dix) ans.

    On y parlait déjà de réchauffement climatique, de pesticides, de la fabrique du doute, de manipulation de la science etc:

    http://w41k.com/34228

    … des algues vertes, de mythes écologiques, de Bruce Ames (la référence scientifique des promoteurs de la « science » façon AFIS), d’Agriculture et environnement (poke @ journaliste agricole Gil Rivière Wekstein) mon dieu je fais du journalistagribashing

    http://w41k.com/34303

    Et de quoi parlera-t-on dans 10 ans ? Du réchauffement climatique? Des algues vertes? De la manipulation de la science? Des pesticides? Des zones non traitées « basées sur la science »? De la fabrique du doute? De la disparition de la biodiversité à cause des chats?

    « Nier les impacts sanitaires et environnementaux, insinuer le doute sur le bien fondé des normes en vigueur, retarder l’adoption de mesures réglementaires. » as usual

  2. Une leçon de journalisme à l’américaine : des faits, des chiffres, des cartes.
    Dommage que le guignol Trump risque d’être réélu.
    Il est temps de mettre un nom sur le système européen d’aide agricole : MAFFIA avec deux F comme Fuck Fuck…

  3. Votre article sur la pollution de l’air est fait.
    J’ai entendu cette semaine a la radios qu’à Paris la qualité de l’air n’a jamais été aussi bonne depuis 40ans.
    L’air la plus polluée est au-dessus des villes et non au-dessus des campagnes. Alors arrêté de dire que c’est l’agriculture qui pollue. Si c’était l’agriculture qui pollue la pollution serai au dessus des campagnes et non au-dessus des villes.
    Alors arrêté de dire des choses fausse.
    Tu le monde a des effort (agriculteurs, industriels,particulier…) pour faire diminuer la pollution mais ce n’est certainement pas en mettant les fautes sur les autres que l’on va y arriver.
    Le faite de vouloir mettre la faute sur les autres ces vouloir ce déresponsabiliser.

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