Quand l’industrie invente le Siècle vert

Comme c’est mignon. Quand l’UIPP – cette Union des industries de la protection des plantes regroupe Bayer-Monsanto, Syngenta, BASF – a des idées, elles sont (presque) splendides. Singeant le désopilant Grand débat national de Macron au printemps dernier, elle organise ces jours-ci son Grand débat national siècle vert (ici).

A partir de ce jeudi 5 décembre, elle plante tente et bateleurs à Saint-Quentin, dans l’Aisne, pour trois jours de propagande commerciale en faveur des pesticides. L’Académie d’agriculture, antre assumé de l’agriculture industrielle, lui accorde sa caution (ici). Il y aura une expo, un plateau télé, un marché de produits pesticidés, et même, car ces gens sont courageux, un “espace d’expression libre”.

Je ne sais combien les communicants de l’opération auront facturé à l’industrie, mais je gage que cela paiera des vacances lointaines à plus d’un publicitaire. Lisez plutôt le dépliant qui vante 100 ans d’exploits empoisonneurs, et convenez que c’est du lourd :

« C’est une parcelle de temps qui, à l’échelle de la planète, ne représente peut-être rien !
Et pourtant, au regard des défis à relever pour un « demain durable », Ce centenaire, c’est peut-être tout !

« Tout » parce que, bien que critiqués, nous restons convaincus que la Santé des plantes est un des piliers de notre « Ecosystème Terre ».
« Tout », parce que nous sommes au cœur d’une équation devenue vitale :
Nourrir l’humanité d’aujourd’hui sans hypothéquer son environnement de demain.

Depuis 10 décennies, chercheurs, agriculteurs et pouvoirs publics ont initié un élan sans précédent pour préserver le lien ancestral entre l’Homme et la terre.
Pour assurer une attention toute particulière à cette matière si nourricière. Ce centenaire, c’est celui des découvertes et des évolutions.
Un siècle de progrès qui aujourd’hui et encore plus demain, doit permettre de protéger les cultures tout en préservant l’Homme et l’environnement.

C’est en unissant toutes les convictions si opposées puissent-elles paraître ; en quantifiant précisément les impacts, si complexes puissent-ils être ; et en reconnaissant tous les bénéfices, si induits puissent-ils sembler, qu’ensemble nous parviendrons à cultiver notre « capital nature ».

Nous souhaitons célébrer le centenaire d’une mission faite d’avancées, de progrès et de dialogues, pour « Toujours mieux protéger ».

Une mission commune à toutes les natures, à toutes les agricultures…

parce que ce centenaire marque aussi l’avènement d’une nouvelle ère, nous souhaitons, qu’avec tous, ce soit celui du « siècle vert ».

A ce stade, ce n’est plus du mensonge, c’est un manifeste dadaïste ! Moi qui ai beaucoup écrit sur l’histoire des pesticides en France, je peux vous dire que l’UIPP et son ancêtre la Chambre syndicale de la phytopharmacie (CSP) ont été associés à la diffusion des pesticides les plus cinglés – le lindane, le DDT, le chlordécone, les néonicotinoïdes, les SDHI aujourd’hui -, par la grâce de leurs excellents amis du ministère de l’Agriculture. Deux services de l’Etat se sont déshonorés dans l’entreprise : le Service de la protection des végétaux (SPV) et la Direction générale de l’alimentation (DGAL).

Un point parmi 100 autres : qui siégeait entre 1969 et 1980 dans les commissions officielles chargées des autorisations de mise sur le marché du chlordécone ? En toute simplicité, des représentants de la CSP, puis de l’UIPP après sa fondation le 27 mars 1980. Et notamment le lobbyiste-en-chef de ces structures, François Le Nail. Sûr que le Siècle Vert saura lui rendre hommage.

7 réflexions sur « Quand l’industrie invente le Siècle vert »

  1. L’académie d’agriculture est devenue un des derniers bastions des AFISionados (1) des pesticides. Rien de bien nouveau sous le soleil, les industriels ont besoins de « cautions » scientifiques pour déguiser leur « science » et porter leur message sans apparaitre directement ce qui le décrédibiliserait. Les climatosceptiques utilisaient l’académie des sciences pour cela. Leurs voix s’appelaient alors Allègre et Courtillot. On se rappellera aussi des errements de l’académie de médecine dans le lourd dossier de l’amiante.
    Le système est basé sur la cooptation des académiciens qui favorise cet entre soi.
    Dans leur livre « Marchands de doutes » Naomi Oreskes et Erik M. Conway, historiens des sciences américains, montrent comment une poignée d’individus ont réussi à manipuler l’opinion sur les questions des pluies acides, du tabac ou du réchauffement climatique. En réalité, il ne s’agit pas d’un débat scientifique mais d’une posture purement idéologique : pour eux les sciences de l’environnement étaient une résurgence du communisme.
    Ce qui est frappant dans le dossier des pesticides c’est de retrouver exactement les mêmes arguments :
    1/ Référence systématique à la « science » même si la science dont il est question ici est totalement obsolète (négation des effets à faible dose, méconnaissance de l’épigénétique, réfutation des liens entre le microbiote et les maladies neurodégénératives, etc).
    2/ Critique systématique des études scientifiques qui vont à l’encontre des intérêts des industriels comme le faisaient les marchands de tabac (ici-en anglais- le cas de Hayes sûrement le plus emblématique https://www.youtube.com/watch?v=mP-6Gp5RbjQ)
    3/Pinaillage sans fin dans les fils de discussion : voir ici le travail de Seppi(2) dans les commentaires de la tribune de ses amis Gérard Kafadaroff, André Fougeroux, Jean-François Proust, Philippe Joudrier https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/glyphosate-desinformation-et-mensonge-d-etat-833941.html
    4/Dualisation du vocabulaire : d’un côté la rigueur « scientifique », la rationalité, l’objectivité, le raisonnement (d’où l’agriculture raisonnée) des zététiciens, « la vérité », la réflexion, le « consensus » des « experts » ou des agences sanitaires. De l’autre côté, les « militants », « pastèques » (verts à l’extérieur rouges à l’intérieur), les activistes, les marchands de peurs, les « croisés », »Khmers verts » forcément hypocondriaques, l’hystérie, la subjectivité, les croyances, les mythes, les pseudo-sciences, l’endoctrinement, la passion et les articles de journaux forcément « à charge » quand il ne s’agit pas de « désinformation ».
    Lire à titre d’exemple ce que cela donne dans la presse agricole : https://www.academie-agriculture.fr/sites/default/files/agenda/levequemauguininfa24mai2019.pdf

    Médiapart a consacré un article à cette vénérable institution:
    https://www.mediapart.fr/journal/france/230519/l-academie-d-agriculture-avec-les-tontons-flingueurs-du-lobby-agroalimentaire

    (1)l’AFIS Association Française pour l’Information Scientifique promeut la science rationnelle, l’objectivité et combat la désinformation de France2 sur le glyphosate, etc.
    https://www.pseudo-sciences.org/

    (2) un individu avec le pseudo Seppi, sévissait déjà en 2007 :
    https://www.combat-monsanto.org/spip.php?article1069

  2. Voila c’est parti, avec André Fougeroux dans le rôle du diseur de science.

    https://www.aisnenouvelle.fr/id54644/article/2019-12-07/trois-jours-pour-dediaboliser-les-pesticides-une-delicate-mission-menee-saint

    Bon là ce qu’il faut remarquer sur la photo c’est le scientifique en blouse blanche sur le poster en premier plan. Si vous vous demandez pourquoi, l’explication est là:
    https://fr.calameo.com/read/000215022604dc3a6d756

    Si vous aimez la biodiversité à la sauce Syngenta c’est là, page 6-7 vous allez rencontrer quelqu’un qui n’est déjà plus un inconnu pour vous… mais ce n’est pas Bernays. Alors qui cela peut-il bien être ?
    https://issuu.com/syngentauk/docs/science_matters_2010-1

  3. On apprend aujourd’hui que le groupe de presse France Agricole lance un site de fact-checking qui se présente comme « le premier site de « fact-checking » entièrement dédié à l’agriculture » compte tenu de « l’ampleur de la désinformation dans le secteur agricole ».

    La « désinformation » des journalistes militants va donc désormais être fact-chéckée par de vrais professionnels avec la rationalité et l’objectivité d’une science pure. Les experts en biodiversité viendront sûrement y « dédramatiser » l’effondrement actuel. On fera appel au sociologue Gérald Bronner pour vous expliquer que « se ne sont pas les suggestions les plus argumentées qui l’emportent mais les plus subjectivement satisfaisantes, celles qui vont dans le sens des croyances ». Bien-sûr on taira qu’il a été membre du comité de parrainage de l’AFIS. Le glyphosate est dangereux? C’est une croyance puisque selon le consensus des agences sanitaires, il peut être utilisé sans risque en respectant les conditions d’utilisation. On colportera aussi l’avis de l’AFIS sur la « conspiration » de ceux qui pensent que le glyphosate est cancérogène.
    La référence scientifique sera un zététicen youtubeur, au choix « un monde riant » , « Hygiène mentale » ou « La tronche en biais ». Pour plus de rigueur, on s’assurera qu’il a bien signé la tribune NoFakeScience issue d’  » un collectif de citoyen qui vise à promouvoir un traitement rigoureux de l’information scientifique dans les médias ».

    La création de ce nouveau site a été saluée comme une « belle initiative » par le consultant-sociologue Eddy Fougier qui a théorisé la stratégie de « victimisation » de la FNSEA plus communément appelée #agribashing. Ce site va permette de « de créer […] un espace fiable, accessible à tous, pour démentir, amender, et surtout certifier la véracité des informations présentes dans le débat public » poursuit-il dans un tweet aussitôt relayé par Emmanuelle Ducros du journal l’Opinion qui défend obstinément les amoureux des médicaments des plantes.

    « Les fact-checkers sont des journalistes du Groupe France agricole, mais aussi de CIP Média et de Média Data Services (Terre-net et Web-agri), ainsi que des spécialistes de Datagri, une société d’étude spécialisée dans l’agriculture. »

    Sophie Bergot pourra sans aucun doute initier ses confrères au fact-cheking dont elle maitrise déjà tous les codes.

    Je remets le lien de mon précédent message (voir plus haut), je n’avais pas anticipé l’arrivée si rapide de la lutte contre l' »endoctrinement médiatique ».

    https://www.academie-agriculture.fr/sites/default/files/agenda/levequemauguininfa24mai2019.pdf

  4. Pour débuter l’année 2020, Le Nouveau Magazine Littéraire nous propose un savoureux article d’un sociologue membre de l’Académie des Technologies et de l’Académie Nationale de Médecine.

    « …depuis quelques années, les Français se sont laissé persuader que, en ayant visionné quelques reportages à charge à la télévision ou ailleurs, ils étaient venus compétents en matière d’agronomie et de santé publique. (…) Pourtant, tant au niveau des produits phytosanitaires que des végétaux génétiquement modifiés, il y a un abîme entre ce que dit le consensus scientifique et les peurs fantasmées qui se sont répandues chez nos concitoyens. »

    L’auteur de ce texte est Gérald Bronner. Cela vous étonne? Mais pourquoi n’a t-il pas encore coopté à l’Académie d’Agriculture pour enfin donner la parole à la science?

    https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/le-d%C3%A9samour-est-dans-le-pr%C3%A9

  5. Pour continuer sur nos académiciens agricoles et leurs marottes, présentation de Guy Waksman : Ancien directeur d’ACTA Informatique ; Ancien président de l’AFIA ; Ancien président de EFITA, European Federation for Information and Communication Technology in Agriculture, Food Industry and the Environment (2013-2015)

    Il publie une « gazette » hebdomadaire qui reprend l’actualité agricole, vue sous l’angle des nouvelles technologies (1). La diffusion (15000 exemplaires) permet d’irriguer largement le monde agricole. Chaque sujet est brièvement présenté puis un lien renvoit sur le site internet à l’origine de l’information.

    Dans la dernière livraison (9 janvier), ma sélection :

    – 3 liens vers europeanscientist.com le site de Jean-Paul Oury (Spécialiste des médias et de l’influence digitale, conseille les particuliers et les entreprises et est partenaire d’agences). G. Waksman lui même y a écrit un article sur Greta (comprendre Greta Thunberg) dans lequel il arrive à placer une séquence sur « l’ agriculture de conservation des sols qui permet d’optimiser le stockage du carbone dans le sol en maintenant une couverture végétale quasi permanente. Mais, cette couverture végétale doit être détruite périodiquement et le seul moyen raisonnable (sic) de le faire est d’utiliser le glyphosate (…) ». Il faut également signaler l’édito de la semaine sur europeanscientist.com : « Les années 2020 sous le signe d’une Europe pro-science, débarrassée de ses peurs et de sa chimiophobie ?  »

    – 1 lien vers le site climato-realistes.fr pour « ceux qui pensent le changement climatique n’est (pas) d’origine anthropique » Oui, il doit y en avoir quelques uns pour penser cela encore mais ils commencent à se faire rare surtout dans la communauté scientifique compétente…

    -2 liens vers lepoint.fr, un vers un article de Géraldine Woessner, l’autre vers une tribune de Jean de Kervasdoué pour nous éclairer cette fois sur l’éolien et le photovoltaïque. Son expertise s’exercant aussi dans le champ de la toxicologie, rappelons que ce dernier en était encore à citer Bruce Ames en novembre dernier dans Le Point https://factsory.org/2015/raison-kervasdoue/#comments

    -2 liens vers lopinion.fr à propos de deux articles d’Emmanuelle Ducros sur, d’une part, le film « Food Evolution », le documentaire sur les OGM qui « démontre avec quelle facilité, la désinformation et la peur peuvent étouffer la vérité » et d’autre part  » Agnès Ricroch: «Des pans de la recherche française sont devenus tabous». On ne présente plus Emmanuelle Ducros.

    -2 liens vers le site de l’AFIS, mon préféré : « La mortalité des abeilles : une conférence donnée par André Fougeroux, entomologiste distingué comme on disait autrefois(…) ».

    -7 liens vers le blog de André Heitz alias seppi avec ici sa photo https://twitter.com/tristanwaleckx/status/1116407832767881217

    -1 lien vers le site euractiv.com, mais c’est uniquement pour la rhétorique éculée du slogan « science-based » sûrement susceptible de convaincre encore quelques politiques et fonctionnaires bruxellois que l’article est remarquable. « The agri-food industry and EU farmers are calling for clarity and science-based solutions to meet their objectives as part of the EU’s recently announced European Green Deal » ce qui en bon français correspond à « L’industrie agroalimentaire et les agriculteurs de l’UE se satisfont clairement des réglementations basées sur la science aveugle des années 60 pour atteindre leurs objectifs financiers dans le cadre du Green Deal »

    Oui mais voilà les choses évoluent et G. Waksman « pense très sérieusement à arrêter prochainement la publication des gazettes Afia et Efita » (2/01/2020). Les raisons « Vitisphère (Groupe France Agricole ndlr) ne peut plus soutenir la distribution de ces gazettes en raison d’un changement complet de son système informatique » et « tout le monde pense que les réseaux sociaux peuvent remplacer les gazettes électroniques « .

    Dommage, cette gazette avec cette petite touche techno-scientiste va nous manquer.

    1) https://www.informatique-agricole.org/les-gazettes/

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